“L’impact de la gratuité sur la fréquentation des bibliothèques

Synthèse de données réalisée dans une optique gestionnaire, La notion de « Coût par usager »

Le « Coût par usager » est un indicateur de performance très classique, et applicable à toutes les bibliothèques, défini par la Norme internationale ISO11620 (Indicateurs de performances des bibliothèques (norme française AFNOR Z48-005 ).

Le calcul de ce coût est « le montant total des dépenses ordinaires (dites aussi dépenses de fonctionnement) de la bibliothèque au cours d’une année budgétaire, rapporté au nombre d¹usagers. »
Les bibliothèques publiques françaises peuvent ainsi prendre pour référence les dépenses de fonctionnement prises en compte par le concours particulier en faveur des bibliothèques en bref, les dépenses directes d’achat de livres et autres documents, dont les abonnements, les dépenses de reliure, de fournitures diverses, etc. ainsi que les dépenses de personnel, charges sociales comprises. Ce rapport est généralement rempli par le service financier de la collectivité et certifié par le TPG. Il s’agit donc d’une source fiable de comparaison

Les conséquences probables de la tarification.

Quelques projections permettent de les évaluer. On constate d’une part que si l’on prend en compte, comme il se doit, les dépenses de personnel, les recettes des tarifications sont tout à fait marginales. En outre, elles entrainent des frais de gestion (temps de traitement des recettes ou de l¹examen des documents susceptibles d¹obtenir une exemption, paiement des régies de recette, gestion des régies d’avances, tarifs complexes entraînant des questions incessantes des lecteurs, tarifs non arrondis impliquant des rendus de monnaie systématiques, etc.), qu¹il convient de déduire des recettes, et qui le plus souvent les dépassent..
Si, dans le cas d’une bibliothèque dont les services sont gratuits, l’on soustrait du nombre total des usagers, d’un coté les enfants – qui constituent autour de la moitié des usages inscrits, et sont généralement exemptés – ¬ et de l’autre le nombre d¹usagers perdus par les effets que l’on vient d’évoquer, la tarification s¹appliquerait alors à un maximum de 30% des inscrits, ce qui minore encore la part de la recette sur les dépenses de fonctionnement. Reste alors à déduire cette maigre recette des charges de fonctionnement, puis à diviser cette somme par le nombre d¹usagers restant. En général le « coût par usager » explose !

On retiendra que l’inscription a donc un coût pour la collectivité. Si nous comparons la somme des recettes pour inscriptions et des autres recettes moins la somme des dépenses de personnel et des dépenses d’acquisitions, le tout divisé par le nombre d’inscrits, nous obtenons le « déficit direct par inscrit ». On observe alors que Le Coût par inscrit se révèle inférieur de 14% 76 euros) dans les bibliothèques gratuites par rapport aux bibliothèques payantes (89 euros) (données 2000, actualisées).
Cette question de gestion mettant en lumière le fait que la tarification n¹allège pas de façon significative la charge de la collectivité, mais réduit par contre le nombre des bénéficiaires d’un service dont le coût de fonctionnement demeure constant, reste évidemment à débattre avec les responsables administratifs et politiques, en fonction de ce qu¹ils attendent, en termes d¹intérêt public, d’une tarification. C’est la traditionnelle question du « retour sur investissement »…
Un chose reste certaine : On évite, en économie publique, d’établir une taxe dont le coût du prélèvement soit supérieur à son produit…

On constate d’autre part des effets pervers, dont le premier est l’accaparement du temps du personnel au détriment de l¹accueil du public. Il semble évident que l’on ne tient pas assez compte du coût de la perception et de la gestion de la recette ainsi perçue, non seulement en terme de « déficit direct » mais en énergie et en temps gaspillés. On a calculé qu’en Bibliothèque, le temps consacré aux tâches relatives à l’argent et aux comptes, tâches de régisseurs et adjoints, (délivrer un reçu, faire des rouleaux de pièces, tenir les pièces comptable, se déplacer en perception etc…) équivalait sur l’année à un demi-poste d’agent !

Autre conséquence constatée, dans la mesure où les règlements intérieurs ne l’interdisent pas : De nombreux adultes préfèrent utiliser la carte (gratuite) de leurs enfants pour leurs propres emprunts plutôt que de payer une cotisation.

Des exemples concrets
Données générales :
Le pourcentage d¹inscrits adultes est supérieur de 3% dans les bibliothèques entièrement gratuites.
75% des villes pratiquent la gratuité pour les moins de 18 ans et 20% ne font payer aucun droit, tous âges confondus. ( En 1992., 20,37 % des bibliothèques municipales déclaraient un « montant des droits perçus dans l’année » égal à zéro, et 19,6 % confirmaient toujours cette gratuité en 1999 (536 établissements sur 2 731).

Suite à une enquête de 1999 (ABF) portant sur 562 bibliothèques, il a été prouvé que le taux d’inscrits par rapport à la population était à l’époque de 21.48% pour les bibliothèques gratuites contre 19.16% pour les bibliothèques payantes. Soit un écart de 2.32%. Si l’on considère uniquement la population adulte, l’écart est de 3.08%,ce qui confirme l’influence de la gratuité sur le taux d’inscriptions.
Les bibliothèques qui pratiquent la gratuité prêtent en moyenne annuellement plus de 7 livres par habitant, contre 5.5 pour celle qui exigent une cotisation, même de niveau symbolique

Exemples de villes :

La Bibliothèque municipale d’Autun est passée de la gratuité à la tarification en janvier 88. Elle a perdu 30% de ses inscrits.

A Nîmes, la gratuité a été instaurée en 1996. Le nombre des lecteurs a augmenté en une année de 24% (de 19 000 à 23 500 inscrits)

La Bibliothèque de Fumel (5400 habitants) avait toujours été gratuite sauf pendant une période de 5 ans. La ville a été contrainte de revenir à la gratuité parce que les inscriptions avaient baissé de façon importante. Le retour à la gratuité, fin 1995, s’est traduit par le doublement du nombre d¹inscrits adultes. (677 inscrits adultes en 1995, 1505 en 1996, 1423 en 1997, 1383 en 1998. Soit un passage d’inscrits actifs de 13% à 26% de la population.)

A Tours (123 820 habitants) La gratuité totale a été décidée en 2001. Le nombre d¹inscrits adultes et enfants est passé de 25 000 à 35 000, (passage de 20% à 28% de la population), et le nombre de prêts a doublé en 3 ans. Un effet durable puisqu’en 2005 la structure affichait encore 36 715 lecteurs pour un volume annuel de 770 000 prêts.

En Mayenne, (données collectées en 2000), sur 17 bibliothèques aux statuts différents 9 étaient gratuites, soit plus de la moitié ; Par ailleurs, entre Mayenne (gratuite) et Château-Gontier (payante),la différence en pourcentage d’inscrits par rapport à la population était alors de 15%..

A Mâcon, ville qui adopta l’inscription payante en 1993,on remarqua une chute des inscriptions de 40% dans les années qui suivirent

On peut constater dans bibliothèques entièrement gratuites comme Limoges un taux d’inscription 3 fois supérieur à la moyenne nationale (45% contre 17,5% )

A Fontaine (Isère), le nombre d’inscriptions a doublé en 1 an, de janvier 2006 à janvier 2007, après le passage à la gratuité

Conclusions :

Il est donc prouvable que le coût et la complexité de la tarification entraînent une baisse des abonnements. On le sait par les villes qui ont opéré un passage à la gratuité, avec un gain important d’abonnements.

Même si le prix n’est pas le seul obstacle à la fréquentation des bibliothèques, il semble clair que la tarification ne favorise pas la fréquentation.
Dans tous les cas Il n’a à ce jour jamais été démontré que les effets d’une tarification, même modeste, pouvaient être de nature à améliorer la fréquentation d’une bibliothèque. On peut donc au contraire penser que ces tarifs dissuadent une partie du public et notamment celui pour qui l’usage de la bibliothèque ne s’impose pas de prime abord comme une nécessité culturelle.

Par ailleurs la tarification brouille la notion de service culturel, qui devient un service commercial. C’est d’autant plus pervers que l’argent perçu pour les droits d’inscription ou autres n’est pas redistribué dans le budget de la bibliothèque. Le public des bibliothèques associatives accepte ainsi de payer des droits dont il sait que chaque centime permettra d’acheter des ouvrages. Ce n’est plus le cas pour le service public.

La logique des bibliothèques est une logique de service public et culturel, et si les bibliothèques faisaient payer la totalité des coûts directement par leurs usagers, elles basculeraient dans une optique commerciale, qui remettrait en cause leur identité et leurs missions. Ne pas être un service commercial fait que la rentrée financière de la bibliothèque n’est évidemment pas proportionnelle à sa fréquentation.

Enfin la perception d’argent dans les bibliothèques amène des conflits potentiels avec les usagers. Du fait de ce risque conflictuel, les personnels se contraignent souvent à des vérifications et à une minutie (notamment avant l’application d’une pénalité) qui pèsent lourdement sur leur disponibilité d’une façon générale. Les contrôles des agents sur place par les Perceptions ont le même effet psychologique.
La tarification peut enfin pénaliser plus lourdement le lecteur occasionnel, qui hésitera à prendre une inscription pour un petit emprunt .Peut-on prendre le risque de démotiver les lecteurs occasionnels, et notamment les estivants ?

On constatera également qu’il apparaît que la qualité ou la quantité des services proposés, pas plus que l’importance numérique des villes, ne jouent ni dans la hauteur des tarifs, quand il y a tarification, ni dans le choix de la gratuité quand c’est ce choix qui est fait. Encore moins la couleur politique des collectivités. Il semble au contraire que le choix repose de moins en moins sur des considérations idéologiques ou sur un discours « social » et de plus en plus sur une réflexion faite sous l’angle de la bonne gestion. Les tarifications sont-elles efficientes et efficaces ?

C’est aussi une question de cohérence professionnelle On peut difficilement tenir un discours humaniste sur la lutte contre l’illettrisme par exemple, et l’exclusion sociale qui en découle et faire payer l’accès à la lecture publique .

Enfin, dans un contexte général actuel assez sombre (perte de 30 000 lecteurs par an en France), et bien que cette situation soit davantage imputée aux pratiques des bibliothécaires, particulièrement en matière de politiques d’acquisition et de méconnaissance des publics qu’à la tarification, il reste évident que la recherche de nouveaux publics est plus que jamais à l’ordre du jour. Et il est clair , par simple logique, qu’une collectivité ne pourra jamais affirmer qu’elle a « tout » fait pour accroître son lectorat ,tant qu’une tarification, même modeste, existera.

En conséquence, comme le conseille du reste le Ministère de la Culture, la proposition que tout professionnel se doit de relayer auprès de ses élus, est d’aller vers la gratuité de l’inscription afin augmenter la fréquentation et accroître l¹efficience des services de lecture publique, dans un souci d¹élargissement des publics.Dont acte.

“Nous disposons d’un instrument social qui ne joue qu’imparfaitement son rôle : les bibliothèques. (…) Elles restent l’apanage des classes moyennes et sont désertées par les classes défavorisées. Il s’agit d’une priorité nationale, car là, la gratuité a tout sons sens“. (Benoît Yvert, président du Centre National du Livre, dans un entretien au Monde, daté du 23 février 2007.)

« Pourquoi les tarifications sont-elles devenues si courantes en France, à la différence des Etats-Unis, Grande-Bretagne et Scandinavie, ? Il est à craindre que la vraie raison en soit le désintérêt pour un service que l’on en est progressivement venu à considérer comme marginal vis-à-vis des enjeux majeurs des politiques publiques locales, au bénéfice d’une vision abstraitement « culturelle » et consumériste de l’institution » (Thierry Giappiconi, La Lettre du Cadre, février 2007)

Sources principales
-Sur les effets de la tarification : Jean Louis Lerebours, directeur de la médiathèque d¹Arles, « Quelques résultats de l¹influence des politiques tarifaires sur le fonctionnement des services municipaux de lecture publique », bulletin d¹informations de l¹ABF, n°184-185, 1999
Thierry Giappiconi, directeur de la Bibliothèque municipale de Fresnes
Anne-marie Bertrand, « Tarification et bibliothèques municipales », les Tarifs de la culture, sous la dir. De François Rouet, La Documentation française 2002, p.223-237 « L¹activité des bibliothèques est structurellement déficitaire »
Daniel Le Goff, Bibliothèque municipale de Limoges
Anne Azanza B.M. de Tours
Laurence Kerveno B.M. de Fumel
LE SAUX, Annie, « Les politiques tarifaires dans les bibliothèques », BBF, 1993,
B. Poissenot, sociologue « pratiques des bibliothèques »

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